OPINION : « À la frontière de la Thaïlande et du Cambodge la France a encore un rôle à jouer »
AKP Phnom Penh, le 18 décembre 2025 --
Face à la montée des tensions entre la Thaïlande et le Cambodge, les parlementaires membres du groupe d’amitié France-Cambodge et France-Thaïlande appellent le président à engager une initiative française de désescalade entre les deux pays asiatiques.
Depuis le 7 décembre, la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge est redevenue une ligne de tension. Malgré le cessez-le-feu du 28 juillet et la déclaration conjointe de paix signée le 26 octobre à Kuala Lumpur, de nouveaux incidents armés, des mouvements de troupes et des accusations réciproques d’incursion ont été signalés.
Ce qui pouvait apparaître comme un énième épisode de crispation locale prend désormais la forme d’un conflit larvé inquiétant. En tant que présidents des groupes d’amitié parlementaires France–Cambodge et France–Thaïlande, nous ne pouvons ignorer ce signal : dans cette région longtemps perçue comme stabilisée, la tentation du rapport de force ressurgit là où la diplomatie devrait primer.
L’Asie du Sud-Est, souvent présentée comme un espace de croissance pacifique, n’est pas imperméable aux recompositions en cours de l’ordre international. L’affaiblissement de certains cadres de coopération régionale, la montée des rivalités stratégiques et la fragilisation du multilatéralisme exposent des zones intermédiaires à des tensions accrues. Ces évolutions ne relèvent pas seulement d’un contentieux frontalier : elles traduisent un moment de bascule, où l’absence de dialogue et de mécanismes de confiance fait peser un risque réel d’escalade.
Ce retour de la conflictualité impose à la France une réflexion lucide.
Trop souvent, les équilibres de cette région ont été considérés comme secondaires, alors même qu’ils participent pleinement de la stabilité internationale. L’Asie du Sud-Est n’est pas périphérique : elle est au cœur des dynamiques économiques, politiques et sécuritaires contemporaines.
La France s’est dotée d’une stratégie indopacifique ambitieuse. Celle-ci ne peut rester une simple proclamation doctrinale. Elle doit se traduire par une présence constante : celle de ses diplomates, de ses coopérations, de ses expertises, et surtout par une parole tenue. Dans un monde fragmenté, notre pays a une responsabilité singulière à assumer : celle d’une puissance d’équilibre, qui ne menace personne, ne prétend ni dominer ni convertir, mais cherche à comprendre, à relier et à apaiser.
Au-delà des considérations stratégiques, la première urgence est humaine. La protection des populations civiles, la sécurité des acteurs locaux et le respect du droit international humanitaire doivent être pleinement garantis. Le respect du droit international, du non recours à la force et du règlement pacifique des différends demeure la seule voie durable, conforme aux principes de la Charte des Nations unies. Face aux tentations nationalistes et aux logiques d’escalade, le multilatéralisme et le dialogue doivent prévaloir.
Il n’est pas indifférent de rappeler que la frontière aujourd’hui disputée trouve en partie son origine dans les traités franco-siamois de 1904 et 1907. C’est sur la base de ces textes que la Cour internationale de justice a tranché en 1962, puis confirmé en 2013, l’attribution du temple de Preah Vihear au Cambodge. Cette histoire n’accorde à la France aucun droit d’ingérence ; elle lui confère en revanche une responsabilité particulière : celle de mettre au service de la paix une connaissance fine de la région et une capacité de dialogue reconnue.
Nous appelons donc le Président de la République à engager une initiative française de désescalade entre la Thaïlande et le Cambodge. Non pour s’ériger en arbitre, mais pour offrir un espace de confiance. Le Sommet de la Francophonie, qui se tiendra à Siem Reap en 2026, offre à cet égard une occasion précieuse.
La France pourrait proposer la mise en place d’un groupe d’appui francophone, réunissant des experts juridiques, des géographes et des spécialistes de la résolution pacifique des différends territoriaux. Léger, neutre et proposé à la demande des parties, ce cadre pourrait contribuer à restaurer les conditions d’un dialogue apaisé.
Articulée avec l’Union européenne et pleinement cohérente avec les mécanismes de l’ASEAN, une telle initiative renforcerait la confiance mutuelle et aiderait les deux États à avancer vers une solution durable, fondée sur la stabilité et le respect de leur souveraineté.
L’Europe se cherche, le monde se durcit et l’Asie s’inquiète. Dans cette période charnière, la France ne doit pas se penser comme une puissance diminuée, mais comme une puissance différente. Il nous revient de décider si elle veut être spectatrice ou actrice. Nous pensons qu’il est de son devoir d’agir.

Vincent Éblé, sénateur de la Seine-et-Marne et président du groupe d'amitié France-Cambodge et Laos, et Thomas Lam, député des Hauts-de-Seine et président du groupe d’amitié France-Cambodge.
Par Thomas Lam et Vincent Eblé
(Source : La Tribune)





