OPINION : Un autre exemple de vandalisme culturel par les forces militaires thaïlandaises
AKP Phnom Penh, le 21 août 2025 -- En tant que membre d’une équipe d’observation parlementaire cambodgienne, j’ai visité le 30 juillet dernier le village frontalier d’Anseh, dans le district de Choam Ksan, province de Preah Vihear.
L’équipe était dirigée par S.E. Suos Yara, président de la Commission des Affaires étrangères, de la Coopération internationale et des Médias de l’Assemblée nationale ce qui explique la présence de nombreux représentants du ministère de l’Information.
Notre visite de deux heures sur la ligne de front face aux forces thaïlandaises coïncida avec celle d’une mission du ministère de la Défense nationale pour des attachés militaires étrangers venus d’Australie, Chine, Corée du Sud, France, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Philippines, Russie, Singapour, Vietnam et des Etats-Unis.
La visite à la frontière incluait des médias cambodgiens, chinois, français et japonais.
VESTIGES D’UN SANCTUAIRE DÉTRUIT
À notre arrivée à ce poste frontalier isolé – habituellement ouvert deux jours par semaine seulement les mardis et jeudis – nous avons immédiatement été frappés par la destruction du sanctuaire Lok Ta Om, un monument dédié à un célèbre général khmer, situé au centre du rond-point d’Anseh.
Le marché adjacent qui servait le point de passage frontalier ainsi que des centaines d’habitations ont également été détruits.
Ces destructions seraient le résultat de tirs d’artillerie des forces thaïlandaises plus tôt dans la semaine, entre le 24 et le 28 juillet.
De nombreux cratères étaient visibles parmi les décombres et sur la chaussée. Ne restent du sanctuaire que des débris de béton de la statue de Lok Ta Om à cheval, un mât de drapeau cambodgien renversé et divers objets de valeur culturelle, comme des sculptures de « nagas » et des décorations traditionnelles « kbach » utilisées sur les toits et murs.
« ESPRIT GARDIEN »
Ce sanctuaire était depuis longtemps un lieu de culte vernaculaire dans la tradition cambodgienne des « neak ta ». Les habitants vénèrent Lok Ta Om en tant qu’esprit gardien de la région d’Anseh.
D’autres généraux historiques analogues vénérés au Cambodge incluent Lok Ta Dambang Kra Nhoung à Battambang, dont la statue se trouve sur un rond-point à l’entrée sud de la ville, et le général Oknha Khleang Moeung, dont le monument est à quelques kilomètres de la ville de Pursat.
Selon M. Chea Kimseng, ancien gouverneur du district de Choam Ksan, un immense arbre «thlok » (Parinari anamensis) situé près du marché aurait pu être le site originel du sanctuaire neak ta dédié à LokTa Om. Cet arbre était déjà là dans son enfance.
Construit en 2009, le monument actuel perpétuait la tradition d’Anseh – la « Vallée des Chevaux » – en offrant un lieu de culte et de rassemblement pour les habitants et les commerçants transfrontaliers, selon l’ancien gouverneur.
Sur place, j’ai pu observer bougies et encens près du seul naga encore debout parmi les décombre, autant d’offrandes et prières à la résistance symbolique : l’attaque thaïlandaise n’a pas réussi à soumettre le naga, un serpent sacré souvent considéré comme un symbole du Cambodge, lié au mythe de la création du pays il y a plus de 1 500 ans, tout comme l’arbre thlok.
Les arbres thlok poussaient dans le delta du Mékong – où le royaume pré-angkorien de Funan apparut au 1er siècle – sur des terres sacrées élevées, appelées « tuol » ou « kok », qui n’étaient pas inondées lors des crues annuelles. Ces terres donnèrent au Cambodge ses anciens noms de Tuol Thlok et Kok Thlok.
Les graines et les fruits du thlok sont comestibles. L’huile extraite des graines est utilisée pour protéger l’argenterie et les parapluies en papier. Elle sert aussi à fabriquer du savon, des liants, de la peinture, de l’encre et des laques.
Aujourd’hui, on peut encore voir des thloks pousser sur des terrains surélevés près de Phnom Da, un temple antique de la province de Takeo qui date du royaume de Funan, ainsi qu’à l’intérieur de l’enceinte d’Angkor Thom à Siem Reap, où un thlok veillent sur l’accès à l’ancien palais céleste de l’Empire angkorien.
VANDALISME CULTUREL
Alors que nous attendions l’arrivée des attachés militaires venus de Phnom Penh, une douzaine de soldats et de gardes–frontières thaïlandais nous observaient à distance. Ils photographiaient chacun de nos mouvements et s’approchèrent à deux reprises depuis la zone neutre entre le Cambodge et la Thaïlande.
Le sanctuaire Lok Ta Om ressemble aux monuments que l’on trouve aux carrefours et aux ronds-points à travers le Cambodge. Ils représentent généralement des produits agricoles locaux ou des personnalités importantes pour la région.
Compte tenu de son importance spirituelle et culturelle, le sanctuaire Lok Ta Om mérite d’être protégé par diverses lois et réglementations nationales, ainsi que par des conventions internationales.
Au Cambodge, la protection nationale est assurée par la Constitution de 1993 (Chapitre 6, article 69) et la Loi de 1996 sur la protection du patrimoine culturel.
Cette loi détaille les obligations des États, des citoyens et les procédures pour participer à la protection du patrimoine culturel, y compris les sites historiques (Section 2, article 6).
La destruction de Lok Ta Om pourrait bien constituer un crime de guerre selon les Protocoles additionnels aux Conventions de Genève du 12 août 1949.
Conformément à l’article 53 sur la protection des biens culturels et des lieux de culte, il est interdit de:
(a) commettre tout acte d’hostilité dirigé contre des monuments historiques, des œuvres d’art ou des lieux de culte qui constituent le patrimoine culturel ou spirituel des peuples ;
(b) utiliser ces biens à l’appui de l’effort militaire ;
(c) faire de ces biens l’objet de représailles.
Le vandalisme culturel contre ce monument et d’autres sanctuaires doit être documenté et réparé, même s’il ne s’élève pas au niveau de « biens culturels d’une importance majeure », comme requis pour invoquer des conventions internationales telles que la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé.
Cela fut le cas lors des récentes attaques thaïlandaises contre le site du patrimoine mondial du temple de Preah Vihear et une série de temples dans la province cambodgienne d’Oddâr Meanchey, notamment Tamone Thom et Tamone Thom Senchey.
Par Helen Jarvis
(Dr Jarvis a eu le privilège de documenter et de contribuer à préserver le patrimoine culturel du Cambodge pendant plus de 25 ans. Elle est conseillère du gouvernement royal, mais écrit ce commentaire à titre personnel, en tant que citoyenne cambodgienne.)





Photos : Helen Jarvis, Chea Kimseng et Darryl Collins (extraits de l'ouvrage ”Maison khméres en bois : 1500 ans de patrimoine architectural” par Darryl L. Collins & Hok Sokol, Sipar, 2023)





